Se regarder sans détourner les yeux :

Ce que travailler sur soi signifie vraiment

Avant d’ouvrir nos perceptions, avant d’ouvrir nos chakras, avant les expériences qui défient le langage — il y a le travail. Un exercice quotidien, souvent ingrat, parfois insupportable. Ce premier article, d’une série de trois, en est le témoignage factuel.

I. La pilule rouge

Avant que le chemin commence, il y avait, des centaines de documentaires, puis des centaines de conférences et ensuite des centaines de livres. Un appétit pour tous les sujets. Une soif de connaissance qui nous poussa hors des sentiers conventionnels, où il a fallu dans un premier temps tout déconstruire. Tout comme Néo dans Matrix, nous voulions sortir du monde des illusions, voir le monde tel qu’il est. Il était impératif de passer par l’expérience, elle seule pouvait donner la connaissance. Pour comprendre ce que le monde était réellement, il fallait savoir ce que nous étions nous-mêmes afin de faire émerger les filtres par lesquels nous voyons le monde et de s’en libérer. C’est l’unique condition pour voir « le Réel ».
Le chemin spirituel ne s'est pas choisi. Il s'est imposé, parce que certaines expériences débordaient des œillères de ce que la science et le monde matériel peuvent appréhender. Une fois cette évidence acceptée, le cheminement a pu commencer.
Il fallait trouver le bon chemin. Nous avons ainsi testé plusieurs « écoles », plusieurs enseignants pour apprécier leur démarche. Certains s’adonnait à la magie noire sans oser se l’avouer, d’autres misaient tout sur l’énergétique. Tous étaient convaincus que le monde invisible était la réponse à tous les déboires, sans jamais prendre conscience de leur propre responsabilité dans ce qui se manifeste. Puis, nous avons rencontré un alchimiste qui m’accompagne encore aujourd’hui sur le chemin. Nous avons alors compris et senti la différence entre une approche énergétique et une approche spirituelle. C’est avec lui que l’aventure a vraiment commencé, celle de la découverte de Soi et du lent franchissement des voiles de nos illusions.

II. Quand la vie joue toujours le même scénario

La plus grande partie de l’œuvre et non des moindres aborde l’aspect « psy ». Comment percevoir le monde de l’invisible si nous avons nous-même nos filtres (inconscients) qui nous empêche d’appréhender fidèlement le monde des humains ? Ne risquons nous pas tout simplement de trouver nos peurs, nos angoisses, notre propre paranoïa quand nous voulons explorer le monde subtil ? Les meilleurs médiums, les meilleurs musiciens sont ceux qui peuvent être transparent, qui peuvent s’annuler, qui peuvent se laisser agir par quelque chose d’autre que leur mental. Plus notre intérieur est agité, plus il va troubler et déformer la délicate image qu’on essaie d’observer. Pour être un bon récepteur il faut devenir une page blanche, vierge de toute inscription.

Le premier constat fut trivial mais ô combien puissant : la répétition. Toujours le même type de partenaire. Toujours les mêmes problématiques dans le monde professionnel. Des situations dans notre vie qui se reproduisaient toujours de la même façon — non pas par malchance, mais parce qu'elles obéissaient à une logique souterraine, une logique inconsciente. Ce que Freud avait nommé compulsion de répétition : le psychisme rejoue inlassablement un scénario originel, en espérant inconsciemment en changer le dénouement.

Voir la répétition ne suffit pas à l'arrêter. L'identification intellectuelle du mécanisme ne change rien — l’inconscient, lui, continue d'obéir à ses propres règles. Et quand on investigue suffisamment la question nous arrivons souvent à la façon dont nous venons au monde.

Vous connaissez sans doute la psychologie sous sa forme clinique, à la Freud « allongez vous et parlez moi de vos parents ». Arthur Janov a réinventé et peaufiné durant toute sa carrière une approche plus corporelle de la psychologie qui peut guérir nos souffrances. (Pour approfondir la thérapie primale et les travaux d’Arthur Janov, voir l'article détaillé.)

Au terme de deux à trois années d’un travail psy régulier avec l’appui d’outils alchimiques nous avons pu faire ce que Janov appelle le « primal » de notre propre naissance : revivre les conditions de sa naissance dans son corps. Une venue au monde difficile — un corps coincé, la sensation de mourir avant même d'avoir vu le jour. Le revécu de la scène n’est pas intellectuel, il n’y a pas de souvenir mental, c’est le corps et uniquement le corps qui, à ce stade, s’exprime. Nous avons enfin pu purger cette tension qui était là en permanence, refoulée et qui nous rongeait en silence. Faire un primal de naissance est une immense libération. Le corps/ cerveau vit continuellement son traumatisme comme si c’était un présent continuel, il est toujours en état d’alerte. Il utilise ainsi énormément de ressources pour garder la douleur refoulée. Pouvoir s’en défaire c’est sortir de cet état d’alerte permanent qui épuise. La personne retrouve alors un regain d’énergie qui était jusqu’alors mobilisée pour empêcher cette blessure d’accéder à la conscience.
Pour beaucoup la naissance est considérée comme étant LE plus grand traumatisme, le plus ancien et donc le plus difficile d’accès. C’est lui qui sert de base, de matrice pour les fondements de notre personnalité. Ce serait donc lui le traumatisme primordial sur lequel se repose et se modèle les répétitions. Mais attention, vouloir directement s’attaquer à l’origine supposée de nos problèmes va mettre en mouvement les étages supérieurs, les couches du même problème qu’on a répété sous différentes formes encore et encore en vieillissant. S’attaquer aux fondations et vouloir tout démolir d’un seul coup risquerait de faire plus de mal que de bien puisque le corps ne pourra pas l’encaisser. Le plus simple est de laisser les choses se présenter naturellement et de dissoudre étage par étage ces fardeaux gravés en nous. C’est ce que propose la méthode de Janov. Le corps libère ce qu’il peut sur le moment pour ensuite se reposer avant de reprendre l’effort. Un traumatisme, c'est comme vider un grenier : on ne porte pas tous les cartons d'un coup, sous peine de se bloquer le dos. Chaque primal en évacue une partie, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. A l’issue ce traumatisme disparaîtra et le cerveau libéré de ses tensions pourra littéralement cicatriser par endroit.

On ne remonte pas à l'origine d'un traumatisme en décidant de le faire. On y parvient seulement après avoir épuré tout ce qui l'empêche de remonter. C'est une entreprise d'archéologie, pas de volonté.

III. Des visages de la résistance

La démarche psy ne se cantonne pas uniquement à l’aspect Janovien/corporel. Elle passe aussi et surtout par le langage. Les psychanalystes l’ont compris. Au cours de son analyse, la personne rencontre des résistances. Mettre des mots sur ce qui nous fait vraiment souffrir est un véritable supplice. Pour ne pas en arriver là, chacun construit une image idéalisée de ce qu’ils sont. Aussi, nous développons tous des défenses pour échapper à cette réalité. Nous sommes souvent les derniers à nous rendre compte de ce que nous sommes.

La première armure est la plus répandue : croire que l'autre est la source de nos problèmes. Cette conviction est confortable — elle dispense de se retourner vers soi. Elle est aussi fondamentalement fausse quand on sait ce qu’est l’inconscient et comment il fonctionne. Ce que l'autre déclenche en nous est peut être douloureux, mais l’autre ne fait qu’appuyer sur quelque chose était déjà souffrant en nous. Faute d’avoir les outils pour le solutionner nous n’avons d’autre choix que de l’ignorer, de ne pas le voir, de refouler ce problème. Cette personne qui nous déclenche de vives réactions est en fait notre meilleur allié pour progresser. Grâce aux outils de la psychanalyse, si l’on identifie pourquoi nous réagissons et si nous pouvons l’exprimer avec les bons mots, le réservoir d’affect pourra être purgé.

Un autre visage de la cuirasse, plus subtile, est un besoin systématique de tout rationaliser. L'intellect est un outil formidable pour ne rien ressentir. Comprendre un mécanisme, le nommer, le classer nous éloigne de l’affect. Cette défense a ses limites et quand on l’atteint c’est la crise d’angoisse par exemple.

Le moyen le plus répandu, le plus universel, à la base même de la société capitaliste : chercher par tous les moyens à se soulager, à ne rien ressentir d'inconfortable. La fuite dans des activités, dans les écrans, dans la consommation de substances, dans les relations vides, ou arrêter sa thérapie quand cela réveille trop de choses en utilisant un faux prétexte et ne pas assumer que nous manquons de courage — autant de stratégies, conscientes ou non, pour éviter de vivre pleinement nos états émotifs pénibles qui constitue pour Jung une erreur fondamentale. Ces états qu’il appelait Ombre « doit être acceptée, non refoulée, car c'est dans l'intégration de ce que nous refusons de voir que nous devenons vraiment nous-mêmes. » (Jung). Malheureusement, notre souffrance n’attend pas sagement en nous, elle nous se débat en permanence et se montre sous différents aspects : difficulté pour se concentrer, hypertension, pulsions irrépressibles (alcool, tabac etc.), phobies… Quand toutes les stratégies pour se soulager ne suffisent plus le corps s’exprime à notre place et la « mal-a-dit » fait son apparition.

 

En réalité, plus une personne s’approche d’un sujet qui lui est sensible, moins elle est capable d’être objective envers elle-même. Il est impératif de passer par une personne tierce, qui nous servira de miroir pour mieux scruter ce qui nous échappe. Mais cette personne ne peut vous emmener que là où elle est déjà allée. Les « professionnels de l’accompagnement » (les psy, coachs en développement personnel, praticiens, etc.) devraient avoir balisé le chemin qu’ils proposent à ceux qu’ils accompagnent, ce devrait être LA règle d’or mais très peu le font réellement. Alors, comment quelqu’un qui erre encore dans ses propres ténèbres pourrait-il prétendre guider les autres vers la lumière ?

Se regarder dans un miroir et voir ce qu'on est réellement — pas ce qu'on voudrait être, pas ce que les autres voient — est l'une des expériences les plus insupportables qui soient. Tout l’art de l’analyse consiste à accompagner la personne jusqu'à ce qu’elle ne puisse plus ne pas voir.

IV. Le moment où tout craque

Ce travail « psy » était mené main dans la main avec le travail spirituel. Chaque bataille gagnée contre nos blessures érode petit à petit notre « Ego », notre Moi — cette personnalité de surface construite depuis l'enfance pour survivre face à la souffrance. Puis un beau jour notre volonté trouve une limite. « JE veux aller mieux » trouve une limite. Un jour on finit par réaliser que c’est trop dur. Même avec toute la volonté du monde on n’y arrivera pas. C’est une véritable claque qui met KO. C’est un moment insupportable, de grande détresse. C’est à partir de ce moment où le Moi abdique vraiment et qu’il commence à mourir, car c'est bien de cela qu'il est question. Quand une partie significative de notre personnalité de façade disparaît, ce n’est pas vécu comme une libération mais comme un deuil. Comme si notre meilleur ami, présent depuis notre plus tendre enfance, avec qui nous avions tout vécu, à qui nous avions confié notre survie, mourait sous nos yeux. Les larmes sont abondantes et le désarroi absolu. Tout s’écroule autour de nous. Le Moi auquel on s'identifiait n'est plus là — et le vide qu'il laisse est réel, tel un naufragé seul au milieu de l’océan sans aucun repère ne sachant plus vers quoi se diriger ni à quoi se raccrocher. Il faudra un certain temps avant que quelque chose de plus authentique ne commence à prendre la place laissée par cette béance intérieure, quelque chose qui en valait la peine.
Ce n’est pas un phénomène inédit. C’est une étape nécessaire pour la transformation spirituelle. Plusieurs traditions nous en parlent de façon plus ou moins codée. C’est le cas avec Jésus où chaque clou planté tue un peu plus son Moi humain offrant la possibilité au Soi divin de naître. La même référence se retrouve dans des films de science-fiction qui sont parfois d’authentiques exposés hermétiques. Dans Matrix, chaque nouvelle balle qui transperce Néo aide son Moi à mourir pour que quelque chose de nouveau puisse renaître (nous en parlons dans un prochain article).
Cette mort symbolique d'une partie du Moi nous mena à ce que Lacan nomme « la traversée du fantasme ». Il s'agit d'une phase où le scénario qui nous protégeait du Réel — ce que Lacan désigne comme l'insupportable par excellence — s'effondre, laissant apparaître ce que nous refusions de voir. Dans notre cas elle dura environ 4 mois. Ce fut jusqu’à présent la période la plus pénible de notre existence. Chaque jour, ou presque avait son lot de crises de larmes d’une intensité rare. Quand cette phase commence il n’est plus possible de reculer. Il faut s’accrocher durant la tempête et prendre autant de séances d’accompagnement que nécessaire. C’est éminemment pénible et cela nous pousse bien au-delà de ce qu’on pensait être capable de supporter.

Depuis petit on nous a appris qu’avec le temps la « douleur » finira par s’effacer. Non ! La douleur reste et on finit juste par s’y habituer. Traverser le fantasme c’est ouvrir les portes en grand pour que tout ce que nous avons amassé comme souffrance dans notre vie puisse enfin être évacué, rencontré, traversé, intégré.

Ce que l'on appelle "travailler sur soi" dans le langage courant n'a souvent rien à voir avec ce processus. Il ne s'agit pas de se sentir mieux en lisant des livres de développement personnel, ou d’essayer de rationaliser ce qui ne va pas dans sa vie. Il s'agit d’entamer une démarche de démolition méthodique où tout ce qui n’est pas « Je » disparaisse pour laisser s’exprimer ce que nous sommes réellement.

V. Un labeur quotidien, sans raccourci

Cinq ans se sont écoulés depuis le début de cette véritable aventure. Elle n'est pas terminée — il reste à franchir ce que Freud nomme le roc de la castration qui touche aux fondements mêmes de notre condition d'être humain, dernier passage avant la clôture d'une analyse mais pas celui du travail spirituel.

Ce qui caractérise cette pratique spirituelle, c'est qu'elle est quotidienne. Elle demande un effort quasi continu, une vigilance sur ses propres mécanismes, une honnêteté radicale — et du courage, beaucoup de courage.

Les outils pour pratiquer cette discipline spirituelle sont variés — leur diversité est précisément ce qui les rend efficaces. Aucun outil unique ne peut atteindre toutes les couches. C'est leur combinaison et de savoir le bon moment pour les utiliser qui permet d'avancer.

 

Ce premier article pose le fondement. Ce qui suivra — les transformations du corps et les expériences spirituelles — n'aurait aucun sens sans lui. Il n'y a pas de raccourci vers ce qui vient ensuite.


Références :Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir (1920) — compulsion de répétition
Sigmund Freud, 
L'analyse finie et l'analyse infinie (1937) — le roc de la castration
Carl Gustav Jung, 
Psychologie et Alchimie (1944) — l'Ombre et l'individuation
Arthur Janov, 
Le Cri primal (1970) — traumatisme originel et mémoire corporelle
Jacques Lacan, 
Séminaire XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964) — traversée du fantasme et structure du Réel
Les Wachowski, 
Matrix (1999) — métaphore de la mort du Moi

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